Je suis de ceux
qui marchent sans chercher à briller,
mais qui regardent autour
comme si chaque visage
était une nuit à apprivoiser.
Je n’ai pas appris à vivre pour moi seul.
Très tôt, quelque chose en moi a compris
que mon cœur battait plus fort
quand il battait pour deux.
Alors je donne—
pas par sacrifice,
pas par devoir,
mais parce que mon souffle s’agrandit
dans l’espace que je crée chez les autres.
Il y a des jours
où je mesure le temps autrement :
non pas en heures,
mais en sourires semés.
Et si le soir tombe
sans qu’aucun regard ne se soit éclairé,
alors une fatigue étrange m’envahit,
comme si j’avais traversé la lumière
sans jamais l’allumer.
Car au fond,
mon sourire ne m’appartient pas.
Il est passage,
il est voyage,
il est cette chose invisible
qui quitte mes lèvres
pour devenir refuge ailleurs.
Et quand je le retrouve—
dans un éclat, dans un merci,
dans un silence apaisé—
il me revient transformé,
chargé d’une chaleur
que je n’aurais jamais su créer seul.
C’est ainsi que j’existe :
en me dispersant doucement
dans les autres.
On m’a parlé de réussite
comme d’une ascension,
d’un sommet à conquérir,
d’un point où enfin
je pourrais dire “j’y suis”.
Mais les sommets sont froids,
et l’air y est rare.
On y respire seul.
Moi, je crois aux vallées habitées,
aux chemins partagés,
aux lumières basses
qui tremblent dans les mains humaines.
Je crois aux gestes minuscules
qui empêchent les nuits de gagner.
Car le monde est vaste,
et souvent obscur.
Il y a des rues entières
où les rêves s’éteignent sans bruit,
des regards qui se ferment
comme des portes qu’on n’ose plus ouvrir.
Il y a des cœurs fatigués
qui continuent de battre
sans plus savoir pourquoi.
Et pourtant—
au milieu de tout cela—
il reste des braises.
Presque rien.
Un souffle suffirait à les perdre,
mais un souffle suffit aussi
à les raviver.
Nous sommes ces souffles.
Chacun de nous porte une étincelle,
même cachée, même vacillante,
même oubliée sous des couches de silence.
Et peut-être que vivre, vraiment,
ce n’est pas protéger sa propre flamme
contre le vent,
mais apprendre à l’approcher des autres
sans peur de la partager.
Car une lumière divisée
ne diminue pas—
elle se multiplie.
Alors je tends mes mains
non pas comme un sauveur,
mais comme une présence.
Je ne guéris pas,
je n’efface pas les ombres,
mais parfois,
je rends la nuit un peu moins lourde.
Et cela suffit
pour continuer.
Aidons-nous—
pas dans les grands discours,
pas dans les promesses immenses,
mais dans ces instants fragiles
où quelqu’un vacille.
Un mot.
Un regard.
Un silence qui écoute vraiment.
C’est ainsi que naissent les lumières
qui ne s’éteignent pas.
Et peut-être qu’un jour,
sans même s’en rendre compte,
nous aurons éclairé assez de visages
pour que le monde, doucement,
cesse d’avoir peur du noir.